Au Gabon, pourquoi voulons-nous tout gratuitement chez les nôtres ?
Entre solidarité mal comprise, jalousie silencieuse et difficulté à accepter la réussite de l’autre, une question mérite d’être posée : pourquoi ce qui se paie sans discuter chez certains devient-il soudainement négociable, voire gratuit, lorsqu’il s’agit de notre propre compatriote ?
Il y a des comportements du quotidien qui, à force de se répéter, finissent par soulever de véritables questions de société. Des situations en apparence banales, mais qui révèlent parfois un malaise plus profond dans notre manière de vivre ensemble, de faire du commerce et de considérer la réussite de ceux qui nous entourent.
Au Gabon, comme ailleurs, il existe une tendance chez certaines personnes à vouloir bénéficier gratuitement des biens et des services de leurs compatriotes, sous prétexte que nous partageons la même nationalité, la même communauté, le même quartier ou parfois simplement une relation amicale.
Mais depuis quand le fait d'être compatriotes transforme-t-il le travail de l'un en droit acquis pour l'autre ?
Le paradoxe du commerçant gabonais
Prenons un exemple simple, mais tellement révélateur.
Une Gabonaise tient une pâtisserie. Pour fabriquer ses gâteaux, elle a besoin de farine, d'œufs, de sucre, de beurre et d'autres ingrédients. Elle se rend chez un commerçant étranger, achète ses produits et paie le prix demandé. La transaction est claire : elle achète, il vend. Chacun y trouve son intérêt. Personne ne remet en question le principe du commerce.
Mais lorsque cette même pâtissière se rend dans l'épicerie tenue par un compatriote, le comportement peut changer. Elle négocie davantage, réclame une réduction exceptionnelle, demande à payer plus tard ou espère carrément obtenir gratuitement certains produits.
Pourtant, cette farine qu'elle réclame à prix réduit est destinée à produire des gâteaux qu'elle vendra ensuite à ses propres clients. Elle entend réaliser un bénéfice sur son activité, ce qui est parfaitement légitime. Mais pourquoi le commerçant qui lui fournit sa matière première devrait-il, lui, renoncer à une partie de sa propre marge ?
Pourquoi le bénéfice de l'un devrait-il se construire au détriment de l'autre ?
La solidarité ne peut pas devenir une obligation de travailler à perte pour permettre à quelqu'un d'autre de gagner de l'argent.
Le commerçant a lui aussi des factures à payer, un loyer, des fournisseurs, des charges et parfois une famille à nourrir. Son épicerie n'est pas un dépôt de bienfaisance simplement parce qu'elle appartient à un Gabonais.
Et c'est là que le paradoxe devient intéressant : nous voulons entreprendre, nous voulons réussir, nous voulons que nos activités prospèrent, mais sommes-nous toujours disposés à payer le juste prix lorsque le bénéfice doit revenir à l'un des nôtres ?
La solidarité est-elle devenue un prétexte ?
Dans nos sociétés africaines, la solidarité occupe une place essentielle. Elle constitue une richesse culturelle, un mécanisme d'entraide et un facteur de cohésion sociale. Aider un proche en difficulté, soutenir un membre de sa famille ou donner un coup de main à un ami sont des gestes précieux.
Mais la solidarité a ses limites. Elle doit être librement consentie, et non imposée par la pression sociale, la culpabilisation ou le chantage affectif.
Il existe une différence fondamentale entre aider quelqu'un qui traverse une période difficile et subventionner systématiquement l'activité commerciale d'une personne qui pourrait payer ses achats.
Il existe également une différence entre offrir un cadeau par affection et se voir réclamer un avantage parce que l'on est considéré comme un proche.
Le problème commence lorsque la relation personnelle devient un argument commercial permanent.
« Mais nous sommes du même pays ! »
« Tu ne peux pas me faire un prix ? »
« Pourtant, nous nous connaissons ! »
Ces phrases peuvent sembler anodines. Pourtant, répétées à chaque transaction, elles finissent par créer une situation injuste : celui qui possède un commerce est constamment sommé de justifier son prix, tandis que celui qui achète considère sa proximité avec le vendeur comme une raison suffisante pour payer moins.
Or, être compatriotes devrait nous inciter à soutenir les entreprises les uns des autres, pas à exiger qu'elles nous accordent des privilèges permanents.
Est-ce de la jalousie déguisée ?
C'est une question délicate, mais légitime.
Pourquoi acceptons-nous parfois de payer sans discuter chez un commerçant avec lequel nous n'avons aucun lien, tout en cherchant à obtenir des avantages chez un compatriote que nous connaissons personnellement ?
Est-ce parce que nous considérons que son argent nous est, d'une certaine manière, accessible ? Est-ce parce que nous estimons qu'il nous doit quelque chose en raison de notre proximité ? Ou existe-t-il, dans certains cas, une difficulté à accepter que l'un des nôtres puisse construire une activité rentable et améliorer sa situation ?
Il serait excessif d'affirmer que tous ces comportements relèvent de la jalousie. Certains sont simplement liés aux habitudes de négociation, aux difficultés financières, à une conception excessive de l'entraide ou à une mauvaise compréhension des réalités économiques d'un commerce.
Mais il faut aussi reconnaître qu'il arrive que la réussite d'un proche dérange. Tant que celui-ci ne possède rien, il est un ami comme les autres. Dès qu'il ouvre un commerce, achète un véhicule, développe une entreprise ou améliore son niveau de vie, son succès peut devenir, aux yeux de certains, une invitation à réclamer leur part.
On ne lui demande plus seulement comment il a réussi. On lui demande ce qu'il peut donner.
Et lorsqu'il refuse, il devient parfois arrogant, égoïste ou prétentieux.
C'est là que la question de la jalousie mérite d'être posée, non comme une explication universelle, mais comme une possibilité parmi d'autres : sommes-nous parfois plus à l'aise avec la réussite de l'autre lorsqu'elle nous profite qu'avec celle qui lui permet simplement de s'élever ?
Nous voulons réussir, mais acceptons-nous de faire réussir les autres ?
Le paradoxe ne se limite pas au commerce de proximité. On le retrouve dans de nombreuses activités.
Un artisan est sollicité pour travailler gratuitement parce qu'il connaît la famille. Un informaticien doit installer un logiciel sans facturer son temps. Un graphiste doit concevoir une affiche pour un événement sans être rémunéré. Un entrepreneur est invité à offrir ses services sous prétexte qu'il pourrait bien faire un petit geste.
Dans certains cas, le service demandé est présenté comme une faveur insignifiante. Pourtant, lorsqu'on additionne toutes ces petites faveurs, ce sont des heures de travail, des compétences et des ressources qui sont mobilisées sans contrepartie.
Curieusement, celui qui réclame cette gratuité ne proposerait pas nécessairement de travailler gratuitement dans son propre domaine.
Un pâtissier ne distribue pas automatiquement ses gâteaux à tous ses amis. Un chauffeur ne peut pas transporter tout le monde sans carburant. Un commerçant ne peut pas vider son stock sans renouveler ses marchandises.
Pourquoi le travail des autres devrait-il être gratuit lorsque le nôtre mérite une rémunération ?
Nous voulons créer des entreprises nationales, développer l'entrepreneuriat gabonais et encourager la consommation locale. Mais ces discours ont-ils réellement un sens si nous refusons de payer correctement les entrepreneurs que nous connaissons ?
Soutenir une entreprise locale ne consiste pas uniquement à acheter chez elle lorsque cela nous arrange. C'est aussi reconnaître la valeur de son travail, respecter ses prix et accepter qu'elle réalise un bénéfice.
Le piège du « fais-moi seulement un geste »
Il y a une expression que beaucoup de commerçants connaissent bien : « Fais-moi seulement un geste. »
Un geste, de temps en temps, peut être une marque de générosité. Un commerçant peut décider d'offrir une remise à un client fidèle, de dépanner un voisin ou de faire un cadeau à un ami. Cela relève de sa liberté.
Mais lorsque le geste devient une exigence, il perd sa nature généreuse.
Il devient une dette imaginaire.
Le commerçant finit alors par travailler sous pression, partagé entre la nécessité de préserver son activité et la peur de détériorer ses relations sociales. Il hésite à réclamer son dû, de peur d'être mal jugé. Il accorde une remise qu'il ne peut pas se permettre, puis recommence à la prochaine visite.
À la fin, celui qui voulait simplement entretenir de bonnes relations peut se retrouver à financer, sans l'avoir choisi, une partie des activités de ses propres clients.
Il faut le dire clairement : un prix juste n'est pas une preuve de manque de solidarité, et un refus de faire crédit n'est pas une preuve de méchanceté.
Un commerçant peut aimer ses compatriotes sans leur offrir sa marchandise. Il peut être généreux sans être exploité. Il peut entretenir de belles relations sans sacrifier la rentabilité de son entreprise.
La concurrence ne doit pas se transformer en opposition entre compatriotes
Il serait également injuste de réduire ce phénomène à une opposition entre Gabonais et commerçants étrangers. Tous les commerçants étrangers ne sont pas exemplaires, pas plus que tous les commerçants gabonais ne sont confrontés aux mêmes difficultés.
Le véritable sujet est ailleurs : dans notre rapport à la valeur du travail, à l'argent, à la solidarité et à la responsabilité individuelle.
Un commerçant, quelle que soit son origine, mérite que son activité soit respectée. Et un entrepreneur gabonais mérite exactement la même considération.
L'objectif ne doit pas être de dénoncer une communauté pour en défendre une autre. Il doit être de promouvoir une culture économique dans laquelle chacun comprend que le commerce repose sur un échange équitable.
Si nous voulons voir davantage de Gabonais ouvrir des commerces, créer des entreprises, embaucher et investir, nous devons aussi leur permettre de vivre de leurs activités.
Une entreprise ne prospère pas uniquement grâce aux encouragements de son entourage. Elle a besoin de clients qui achètent, de partenaires qui respectent leurs engagements et d'une communauté qui comprend que la rentabilité est une condition de sa pérennité.
Apprendre à dire non sans culpabiliser
Le commerçant gabonais doit également apprendre à poser ses limites.
Il n'est pas obligé d'accorder une remise à chaque connaissance. Il n'est pas obligé de faire crédit à tous ses amis. Il n'est pas obligé de justifier indéfiniment ses prix à des personnes qui ne connaissent ni ses charges ni ses difficultés.
Il peut décider de soutenir quelqu'un, mais il doit rester libre de choisir quand, comment et dans quelle mesure il le fait.
La générosité doit être une décision, pas une taxe sociale.
Et ceux qui bénéficient d'une faveur devraient comprendre qu'elle constitue un geste exceptionnel, non un droit renouvelable à chaque passage.
La véritable amitié ne devrait pas se mesurer à la quantité de marchandises gratuites obtenues chez un proche. Elle devrait se mesurer au respect, à la réciprocité et à la capacité de vouloir sincèrement le bien de l'autre.
Parfois, le meilleur moyen de soutenir son ami commerçant n'est pas de lui demander une réduction supplémentaire. C'est simplement de payer ses achats, de recommander son commerce et de lui permettre de continuer à avancer.
Et si nous changions notre manière de penser ?
Le Gabon a besoin d'entrepreneurs, de commerçants, d'artisans et de créateurs de valeur. Il a besoin de femmes et d'hommes qui prennent des risques, investissent leurs économies, affrontent les difficultés et tentent de bâtir quelque chose.
Mais ces personnes ne peuvent pas construire durablement si leur propre entourage considère leur activité comme une ressource disponible pour satisfaire des demandes gratuites.
Il faut sortir de cette logique dans laquelle la proximité personnelle devient un droit sur le travail d'autrui.
Nous devons apprendre à distinguer l'entraide de l'assistanat imposé, la générosité de l'obligation et l'amitié de l'intérêt.
Nous devons également apprendre à nous réjouir de la réussite des autres sans chercher systématiquement à en tirer un avantage personnel.
Car le succès d'un compatriote ne nous appauvrit pas. Au contraire, une entreprise qui fonctionne peut créer des emplois, payer des impôts, former des jeunes, développer de nouveaux services et contribuer à l'économie nationale.
À condition, bien sûr, qu'on lui laisse la possibilité de fonctionner.
En conclusion : la solidarité commence aussi par le respect du travail
Mon amie pâtissière a parfaitement le droit de chercher les meilleurs prix pour ses ingrédients. C'est même une démarche normale pour toute personne qui souhaite rentabiliser son activité.
Mais le commerçant qui lui vend ces ingrédients a exactement le même droit de préserver sa marge et de faire vivre son entreprise.
L'un ne doit pas réussir en exigeant que l'autre renonce systématiquement à gagner sa vie.
La question n'est donc pas de savoir si nous devons être solidaires. Nous devons l'être. La question est de savoir quelle forme de solidarité nous voulons construire : une solidarité fondée sur le respect mutuel ou une solidarité qui se transforme en obligation pour ceux qui entreprennent.
Au fond, le véritable patriotisme économique ne consiste pas à réclamer des avantages parce que nous sommes Gabonais. Il consiste aussi à accepter que les Gabonais qui travaillent, investissent et entreprennent puissent gagner honnêtement leur vie.
Si nous voulons que nos compatriotes réussissent, commençons par respecter le prix de leur travail.
Et posons-nous cette dernière question : lorsque nous entrons chez un commerçant étranger, nous payons pour obtenir un produit. Lorsque nous entrons chez un compatriote, pourquoi certains pensent-ils qu'ils devraient, en plus du produit, bénéficier d'un privilège ?
La solidarité ne devrait jamais être le prix que l'on impose à quelqu'un pour avoir osé entreprendre.
Elle devrait être le choix libre de personnes qui se respectent suffisamment pour se soutenir sans se dépouiller les unes les autres.